mardi 24 mars 2009

Petites réalités du quotidien polaire et autres folies…

Je me permets de vous lancer ces petits fragments de vie boréale, certains loufoques d’autres un peu plus sérieux. Une façon de vous faire goûter la vie ici-haut.

L’eau, le sewage et le blizzard (non ce n’est pas une fable) merci Cathy J

Peut-être le savez-vous déjà mais toutes les maisons sont sur pilotis ici à Salluit puisqu'’il y a le phénomène du pergélisol (1). Toutes les maisons sont équipées également d’une fosse sceptique et d’un réservoir d’eau potable intégrés dans la maison puisque le pergélisol ne permet pas de fosse sceptique et de conduite d’eau sous terre. Nous voyons donc passer à chaque jour le camion d’eau en acier inox et celui qui «pu» en jaune (pas besoin de couleur, juste à suivre l’odeur). Nous avons dans nos logements un panneau avec 3 petites lumières; le chauffage, l’eau et la fosse appelé communément le «sewage» (même le mot pu). La panique s’empare des locataires lorsqu’une de ces lumières clignote. Alors, le matin, lorsqu’on voit le camion en inox s’avancer dans la côte, tous et toutes excités comme des phoques affamés devant un banc de harengs, courrent dans tous les sens pour célébrer l’arrivée de l’eau. Réalité nordique oblige, nous comptons nos «flushs» de toilettes (malheur à celui qu’on entend tirer sa toilette plus d’une fois par jour, he’s in the deep shit!), nos douches (pas plus de 3 par semaines) et le nombre de lavages à la machine.
Petites anecdotes incroyables; nous sommes présentement dans un blizzard inimaginable (on ne travaille pas cet aprem c’est vous dire), des vents à plus de 90 km et une visibilité semblable à si on conduisait à 130 km heure en pleine tempête sur l’autoroute c'est-à-dire une coche en bas de nulle. Si on ouvre notre couvercle de toilette (ici ce n’est pas une option de fermer le bol, unique flush quotidienne oblige) on voit des vagues dans l’eau (c’est du sérieux et..dégueu). On sent la maison bouger sur ses pilotis, quelque peu effrayant lors des premières expériences de bourrasques. Dans certains villages, on place des cordes entre les maisons en cas de blizzard. Hier, nous nous demandions comment on fait pour savoir s’il y a de l’école ou si on doit se rendre au travail. Est venue cette réponse sérieuse et intelligente à la fois…«Quand tu ne vois pas la maison de ton voisin c’est qu’il n’y a pas d’école» encore plus efficace que la radio non? Malheureusement ce phénomène, le pergélisol, est affecté par les changements climatiques et ce, sérieusement. Il y a même des maisons qui ont dû être déménagées menaçant de s’effondrer, même la caserne de pompier de Salluit s’est dangereusement enfoncée dans le sol l’année dernière, triste mais vrai.

(1) Qu'est-ce que le pergélisol?
Sur la base de la température, le pergélisol est défini comme d'un sol ou de la roche dont la température est inférieure à 0°C durant toute l'année. Il se forme lorsque le sol se refroidit suffisamment en hiver pour produire une couche gelée qui persiste pendant l'été suivant.

The land

Les inuit (première leçon de grammaire : inuk= 1 inook= 2 inuit= 3 et plus, donc pas de S à inuit) parlent du LAND pour désigner leur terre. La notion de territoire est bien différente du sud puisque la terre appartient à la collectivité. Personne individuellement ne peut posséder un terrain à lui. Une maison peut appartenir à un individu mais jamais le terrain. Le week-end, une partie du village se vide pour aller dans le LAND. On voit les gens se préparer, accrocher le traineau inuit (je vous reviendrai avec le mot en inuktitut) à l’arrière de la motoneige et au loin, sur le fjord, des petites lignes sombres s’éloigner vers les camps de chasse. On y va pour pêcher, chasser et en saison, cueillir les petits fruits. Un collègue racontait ce matin qu’il y était ce week-end et, occupé à surveiller sa ligne à pêche, un renard s’est approché tout juste à côté, lui a chipé un poisson sans demander la permission. J’ai toujours pensé que les renards avaient un petit penchant Libéral, la poignez-vous? Penchant : bouche à Jean Chrétien, Libéral : commandites ça vous dit quelque chose, faut vraiment tout vous expliquer).
Le LAND c’est… de colossales montagnes de roches (entre quelques mètres de hauteur et 1300 mètres approximativement), des mousses orangées et vertes, de minuscules arbustes (nous sommes très très loin de la ligne d’arbres ici), des cours d’eau magnifique, des lacs, des fjords majestueux et l’océan. C’est des loups, des renards, des ours polaires (ils ne viennent pas trop près de Salluit mais il est d’usage, voire essentiel, d’apporter une arme lorsqu’on s’éloigne), des caribous par milliers et j’en passe. C’est des aurores boréales, des blizzards époustouflants, des champs d’étoiles accrochées à la voûte, des vents qui «vargent», de la lumière éclatante, le soleil de minuit en juin, des silences vertigineux et j’en passe encore. Mais c’est d’abord et avant tout le pays d’un peuple nomade fabuleux que nous, « bons canayens», avons «gentiment sédentarisé» pour la bonne quiétude de notre «plus meilleur pays du monde». Vous saviez qu’entre les années 50 et 60 le fédéral a permis à notre vénérable Gendarmerie Royale Canadienne (oui oui nos valeureux petits messieurs en rouge écarlate) d’abattre les chiens inuit sous prétexte qu’ils favorisaient la famine chez le peuple inuit. Résultat et objectifs… un peuple nomade, qui entretenait depuis la nuit des temps un lien essentiel avec leur chien, devenait un peuple sédentaire. Vous pouvez aller voir sur l’adresse suivante si la «Cruauté vous intéresse» ça vous dit quelque chose ce slogan?

http://www.autochtones.ca/portal/fr/ArticleView.php?article_id=79

Bonne lecture!

Christian

samedi 21 mars 2009

À tout seigneur tout honneur!

Loin d’avoir voulu prendre le crédit de cette superbe photo d’inukshuk de ma dernière chronique, tout au plus ai-je aidé à le remettre sur «pierre» parce que le vent l’avait soufflé sur la cime de la montagne, j’aurais tout de même dû vous présenter l’auteure. Eh bien voilà, il s’agit de ma douce et belle amie Carolyn Éthier capable de «gosser» la lumière comme les frères Bougault de St-Jean-Port-Joli le font avec l’arbre. Il y a plusieurs bon «gosseurs» de lumières ici, je me suis même permis de faire parvenir à certains d’entre-vous quelques unes des photos dans le top 10 des dernières semaines. Mea culpa oblige, je veux à tout le moins remercier ceux et celles qui partagent leurs photos, je ne reçois que des éloges et elles s’adressent en bonne partie à vous.

Voici donc, pour continuer, mes petites chroniques Salluitienne du week-end…

Petits clichés cocasses de la semaine

Mercredi matin, à la bibliothèque de l’école, Monsieur André Lebon, collègue et camarade, frais et pimpant, accueille les éducateurs avec diligence et sensibilité. Une bonne douzaine de collègues, du sud et inuit, sont déjà sur place. Keitak au sourire toujours sincère et aux yeux pétillants se pointe, les joues encore rouges de «frette». André d’un pas décidé lui tend la main et se présente. Monsieur Lebon retourne à sa place pendant que Keitak dans un geste banal, se tourne pour accrocher son manteau sur sa chaise. Monsieur Lebon «bondit» et s’en retourne vers Keitak dos à lui. Nous l’observons et pour tout dire, nous nous demandons sérieusement ce qu’il s’apprête à faire. D’un geste solennel, il lui re-tend la main et se re-présente… de re-nouveau. Il fallait voir les yeux de Keitak (malheureusement il n’y avait pas de «gosseurs» de lumière) et les rires de ceux qui s’en sont aperçu, HILARANT!

Jeudi soir, nous descendons la côte pour s’en retourner à la salle de formation. Un jeu est prévu entre collègues et nous soupons tous ensembles autour d’un pot luck. Karine, Carolyn, Martine et moi descendons avec nos victuailles précieusement enserrées par nos mitaines. Je me tourne la tête en disant à Karine de faire attention à la chaussée glissante mais le son de ma voix est intercepté par mon capuchon et je ne vois plus rien. Je fais une torsion du tronc pour mieux voir et là, dans un geste gracieux et souple (comme un phoque qui retourne sous la banquise), je vois Karine s’écrouler au ralenti les genoux qui frappent la chaussée mais… qui sauve in extremis le «macaroni». Un geste d’une beauté saisissante, du genre Super Bowl, il ne manquait que les cheerleaders. André qui est encore en haut de la côte nous voit, au loin, pliés en deux sur la victime (le chaudron de macaroni) et personne ne bouge, bon enfin, les épaules sursautent mais de loin on pourrait penser que la victime est à l’agonie. Carolyn, dans un geste de bonté et de bon sens s’assure que la victime (le macaroni) n’a rien de grave.

Nous arrivons à la cuisine pour le pot luck. Il y a une belle fébrilité dans l’air. Nous déposons nos victuailles sur la table. Au menu, macaroni (ben oui on l’a sauvé y a des priorités dans vie stifi), salade de légumineuses, caribou, omble chevalier, bannick et…. Wo, attendez, laissez-moi vous raconter ce que cette gracieuse gazelle arctique, Karine Bélanger pour ne pas la nommer, vous savez la «receveuse» de passe, s’apprête à faire. Lisez bien ce qui suit… Keitak (ben oui celle que Monsieur Lebon avait crû capable du don d’ubiquité) dépose un plat qui semble être du bœuf séché. Karine toujours aussi rapide, et gourmande vous l’aurez deviné, étire son bras et porte à sa bouche le «bœuf séché» comme s’il s’agissait de son premier repas de la semaine (elle s’est pointé avec 12 boîtes de nourriture soit dit en passant, un vol cargo nolisé juste pour elle cibole). Je la regarde, captivé par sa réaction. Elle mastique sa bouchée d’un rythme effréné et là, Keitak, de façon anodine présente son plat…foie de phoque cru. C’est fou comment la mastication puissante et rapide peut soudainement ralentir à un point où on se demande s’il n’y aurait pas un retour possible de la marchandise. Ai-je besoin de vous dire que j’ai une seconde fois plié en deux? Ousse qu’était la «gosseuse» de lumière? Un macro portrait de Madame Bélanger aurait sûrement valu un prix prestigieux au prochain concours National Geographic. Lamothe, j’te connais pas mais je sais que t’aurais payé le gros prix pour mettre la main sur ce portrait non?

Je termine cette chronique (j’veux aller jouer dewors) en riant un peu de moi parce que paraît-il que si on vaut pas une risée on vaut pas grand-chose (certaines l’ont très bien compris cette semaine hein Bélanger?). Jeudi matin, je me réveille et comme à l’habitude, je découpe mon café en petits quartiers, je fais couler mon pamplemousse et je bois mon pain grillé au beurre de noisettes. De plus en plus éveillé, je me prépare à sortir au «frette» mais, comme à chaque matin, je me dirige vers la piaule de mes voisines pour m’assurer qu’elles sont prêtes à partir (j’attends à chaque matin et une doudoune -40 C c’est chaud dans un appart). Leur porte est face à la mienne dans le corridor. Je fonce donc d’un pas décidé, je frappe à ma propre porte (à l’intérieur de mon propre appartement, eh oui!), j’ouvre et sans frapper à la leur, j’ouvre subitement et me rend compte de mon geste comment dire….stupide. Sur ce, excusez-la et bon samedi!

Ann Ecdote, reporter sans «front tout l’tour de la tête»


Ah oui, Carolyn ma douce amie, je tiens à te redire que je suis avec toi et ta famille, sois en rassurée. Puisse la vie jaillir de ce passage qui nous paraît toujours plus sombre qu’en réalité. Je t’aime XX

mardi 17 mars 2009

De l’harmattan au norouâ


C’est lundi soir. Tous calés dans le divan à l’abri du « frette », mes amis et moi venons de revoir l’excellent film « La vie avec mon père ». Encore ému, je sors les yeux dehors voir si le ciel s’est de nouveau drapé de ses voilures émeraudes et translucides. Le froid rabote la surface blanche et le son de mes bottes laisse entendre des notes glaciales que rien n’arrête. Orion sur le faîte de la montagne semble poliment céder sa place aux courbes pulpeuses et lumineuses de cette longue traînée de poussière céleste. Il y a un peu plus de 30 jours, je fixais ce ciel en direct de l’Afrique de l’ouest et là, protégé par ma doudoune verte (merci aux oies grises pour ce chaleureux duvet), je contemple ce même ciel mais dans sa position septentrionale. Le monde est petit sommes-nous tentés de proclamer et moi, ce soir, je dis non, je dis… maudit qu’le monde est beau, comme chantait Dédé. Je me revois couché sous la tente sur une terrasse de Tombouctou au Mali avant mon périple dans le désert, le froid du Sahara (tout est relatif concernant le froid croyez-moi!), la lune sur le point d’accoucher et le réveil au son des prières, des ânes, des coqs et des moutons. Je revois les pâturages d’étoiles accrochées à la voûte bien assis dans la pirogue sur le Niger. Et maintenant me voilà à Salluit, le deuxième village le plus au nord du Québec, avec ses aurores boréales, ses collines de pierres et de neige, ce fjord majestueux, sa rivière turquoise et ce peuple du froid lové entre les montagnes du Nunavik. Tout est intensité ici et le vide est plénitude. Le matin, assis à ma table de cuisine, en prenant de petites lampées de café, le regard porté sur le village qui s’éveille et le fjord qui dort sous la banquise, c’est des larmes qui remplacent les mots. Et puis, j’avale ma dernière gorgée, je glisse dans ma doudoune, j’enfile mes pantalons de neige et j’ouvre la porte. Le froid m’accueille prestement, la lumière me gave les yeux et je descends au village. Je sais pourquoi je suis ici et même si la fée carabosse me manque terriblement, pour rien au monde je voudrais me retrouver ailleurs qu’ici. Je vais me permettre pour les prochains mois d’être vos yeux, de vous raconter ce peuple et ce pays lumineux et sauvage. Pour ceux qui m’ont lu sur le blog de mon voyage en Afrique, je reviens avec les dia-mot-ramas question de mieux vous faire connaître ce paradis boréal. Enjoy it!, comme disent les chinois et tiens, en voilà un…

Les chants de gorge

Nous sommes tous et toutes assis autour de la table à l’école secondaire du village, gens du sud et inuit. J’ai devant moi un pan de mur de fenêtres qui donne sur la montagne blanche quasi argentée. Un corbeau porté par le vent glacial passe juste devant. On entend les motoneiges et les chiens aux yeux azurs hurler. Le froid est mordant dehors. Deux vieux du village sont parmi nous pour nous raconter leur perception de la culture inuit. Les deux sont nés dans des igloos et ont vu les gens du sud « exporter » leur savoir. Quelqu’un demande à la vieille si elle sait chanter. À ce qu’il paraît, c’est sûrement la meilleure chanteuse de gorge du village yes!!! Elle demande à une plus jeune de venir la rejoindre. Elles se tiennent debout, se font face et leur bouche se touche presque et elles entament leur chant. Les sons se superposent, s’entremêlent et envahissent la pièce. J’arrive à peine à croire que je suis ici et je me laisse traverser par la vie. Je réentends les chants touaregs à Essakane dans le Sahara au nord du Mali et je me dis que, finalement, ces chants sont de toute évidence une prière universelle qui relie tous ces peuples face à l’adversité de cette nature sauvage et parfois hostile. Et soudain je me revois, ti-cul de 7 ans, devant la télé en train de manger mon sandwich au beurre de « peanut » devant la belle Franfreluche. La journée d’école est terminée enfin!!! J’entends ma mère crier « recule, té trop proche » Elle, cette poupée capable d’entrer dans les livres d’histoire, est en robe crinoline dans le froid sibérien du grand nord avec un igloo derrière elle et un pingouin étrange qui chante… À la manière des pingouins-gouins-gouins-gouins-gouins! Ce fût mon premier vrai contact avec ce peuple nomade. Me voici donc à partager avec eux, à vivre des moments d’une intensité incomparable et à célébrer la vie parmi eux oufff quelqu’un peut me pincer?