vendredi 29 mai 2009

La grande ourse et la petite à Salluit
















C’est jeudi matin, 28 mai, et la clarté est là depuis 2h30 de la nuit. La véritable nuit est disparue jusqu’au mois de septembre prochain, nada, la nuite c’est pas pour tusuite. On peut enfin dire sans se tromper que le printemps est là mais shutttttt pas trop fort juste au cas où un blizzard nous entendrait. Le téléphone sonne. C’est mon amie Mireille qui me dit avec une certaine excitation dans la voix qu’il y a quelque chose de très spécial dans le village. On vient d’abattre deux ours polaires à l’île, à l’entrée du fjord, à 15 minutes de Salluit…oui un ti-peu proche de notre chenous, faut dire. Hier, on en avait abattu un, un énorme mâle de plus de 12 pieds une fois sur ses pattes, au même endroit. Ce matin, une maman et son petit ont été abattu (si on peut dire petit d’une bête qui semble faire dans les 100 kilos et plus de 6 pieds une fois debout). J’avale donc mon café et je me précipite dehors avec ma boite à images. Keitak et Immalak s’arrêtent près de moi dans la côte du village, dans leur 4X4, et m’offrent un «lift» jusqu’à la plage. Le village au grand complet se déplace lentement vers la banquise, sur ce fjord majestueux et blanc comme de la craie, pour rejoindre le jeune chasseur et ses deux victimes blanches et touffues. Les jeunes de l’école primaire et secondaire, les profs, les gens du CSSS, les vieux, nous, les gens du centre de réadaptation Sapummivik, presque tous les gens du village sont là, amassés autour des deux ours étendus sur le froid de ce gigantesque sorbet à saveur d’iceberg. Le contraste du sang sur cette blancheur boréale donne un air sordide et barbare à ce rituel festif. Les chasseurs inuit sont toujours perçus comme de valeureux personnages et à vrai dire tant mieux, je le perçois dans leurs yeux rieurs, c’est le bonheur, furtif peut-être, mais c’est bien lui. Les hommes aux couteaux acérés s’apprêtent à dépecer l’ourse et je vois bien cette jubilation dans le regard. Le sang gicle sur la neige, les viscères, les morceaux de viande, la peau inerte étendue avec la tête encore rattachée et, au premier coup d’œil, on peut y voir un spectacle difficilement supportable. Il y a l’odeur aussi, l’odeur du sang, de la chaleur des entrailles mais rapidement, les sourires, les yeux à ras bord de joie, les cris l’emportent sur la macabre manifestation. Bien sûr cela pourra nourrir un bon nombre de gens, on les voit presque saliver mais c’est beaucoup plus que cela. C’est la vie dans ce pays hostile, celle-qui bât au sein même de ce désert de clarté. Les inuit sont toujours un peuple de chasseurs et de pêcheurs, ils en dépendent, et rare voit-on la vie s’animer autant que lorsque l’on observe la préparation avant le départ dans «The land» comme on l’appelle ici. On les voit attacher leurs vivres dans leur Qammutik, traîneau inuit attaché à la motoneige, apporter leurs besoins en kérosène, en essence, en nourriture et dès que la motoneige se met à glisser, on sent ce qu’est la vraie liberté. Et vous savez quoi? Rien à voir mais alors là rien à voir avec ce que nos gentils publicitaires du sud tentent de nous faire avaler comme concept de liberté (vous remarquez, je n’ai pas choisi le mot gaver mais entre vous et moi!!!!!). Les photos semblent, je suis d’accord avec vous, morbides et dégoutantes mais croyez-moi, il n’y avait rien de morbide et de dégoutant hier matin sur le fjord de Salluit, il y avait la Vie et on en avait plein les yeux, plein la poitrine. Ceux qui ont vu les photos de mon derniers blog, j’ai revu Paullusie, ce p’tit cul aux yeux lointains, le revoici, vous voyez la vie dans ses yeux? Enfin, regardez l'immensité du ciel au dessus de Salluit, n'est-ce pas que le paradis existe?

mercredi 27 mai 2009

Après la lune de miel, le blizzard…et le retour de la clarté












Fait un bail que je n’ai pas retourné sur mon blog et pour tout dire, une «maudite» chance. C’est dimanche, je suis en congé, assis à la table de la cuisine, j’écris en prenant de toutes petites lampées de café encore trop chaud. Springsteen chante ses balades lancinantes en sourdine et je décide enfin de raconter le Nunavik au printemps, enfin ce qui semble ressembler le plus au printemps ici au nord du 62eime parallèle. Les oies blanches arrivent depuis une bonne semaine… oui oui les mêmes qui ont survolé votre sud il y a des semaines. La pierre noire des montagnes apparaît lentement avec sa mousse et ses champignons microscopiques de couleur orangé et vert pâle. Les arbustes lilliputiens laissent apparaître leurs fruits de l’automne passé.

Alors comme mon titre l’indique, la lune de miel est terminée et la réalité a rattrapé la fiction et quelle réalité! Il y a eu d’abord l’ennui et la hâte interminable d’aller sentir la terre du printemps au sud. Ces jours de congé ont confirmé mon besoin d’y revenir plus tôt que prévu, à la fin juin plus précisément. Les fleurs de magnolias, l’odeur humide de la terre, le chant des oiseaux m’ont accueilli pour rapidement se transformer en bruits de moteurs, en panneaux de publicité, en cacophonie urbaine et en odeur d’épandage de purin…un choc je vous dis, comparativement à l’absence d’odeur à cette hauteur polaire et au seul chant du vent, des corbeaux et des motoneiges. Et malgré ce choc de civilisation un peu déroutant, j’ai vécu ce retour comme l’un des plus touchant de ma vie et c’est vers mes Appalaches que je reviens très bientôt.

Donc, ce retour à Salluit a été brutal après tous ces moments merveilleux auprès des miens. Un atterrissage effrayant à La Grande à mon retour a presque provoqué le défilement final de ma vie devant mes yeux, même pas eu le temps d’écrire mes derniers vœux. Faut croire que certains pilotes sont plus téméraires (ou suicidaires c’est selon) que d’autres. Prochaine fois je me dirige vers le cockpit et leur rappelle qu’un atterrissage doit se faire face au vent et non vent dans le dos cibole!!!!! Arrivé à Salluit, les pieds sur le tarmac de l’aéroport (qui ressemble plus en une entrée de garage en garnotte ¾ qu’à un véritable tarmac, il ne manque que l’abri Tempo), je mettais péniblement les pieds un devant l’autre pour rejoindre Joanessie le chauffeur qui devait me ramener au village. «C’est encore l’hiver!» fût ma première remarque (inutile et futile vous me direz) et lui, stoïque tel un inukchuk, s’est retourné, m’a regardé et n’a rien dit (une cliss de chance parce que le silence suffisait à lui seul). En arrivant, mes collègues m’ayant gentiment prévenu de la crise que nous subissions au centre de réadaptation j’ai commencé mon déménagement (je devais changer d’appart) et une fois terminé, je me suis affalé sur le divan (j’ai dû prendre mon pouls pour me rassuré de mon statut d’Être vivant). Un blizzard s’est levé (il ne manquait plus que ça) et a étendu ses grands bras blanchâtres et crémeux sur Salluit pendant 3 jours. La nuit a disparu jusqu’en septembre, il fait à peine sombre de minuit à 2h30 du matin. Le lendemain, les yeux collés de sommeil, je me suis rendu au centre à 7 h du mat et j’ai fait face à une nouvelle réalité…la violence, l’agressivité, les cris, le racisme…la souffrance, la Vraie. Des jeunes hommes qui gueulaient leur mal de vivre à grand coup de violence. En l’espace d’une semaine le centre avait vécu sa première tentative de suicide, son premier assaut qui s’est terminé dans le désordre le plus total et la peur saisissante. Nous faisions face à une crise, une vraie, après une semaine, faut le faire! La souffrance de ce peuple jusqu’ici comme un voile diaphane s’est révélée soudainement évidente, choquante et obscure. Ces jeunes hommes que nous accueillons sont le résultat de quelques générations seulement. Ils sont la preuve tangible que l’on peut assassiner un peuple en utilisant les pires armes à destruction massive…l’ingérence et l’indifférence. Les vieux du village de Salluit de plus de 60 ans sont nées dans des igloos, ils avaient leurs lois, leurs codes, leur spiritualité, leur structure sociale et en l’espace d’un peu plus d’un demi siècle les voilà à l’agonie s’engourdissant à l’alcool et aux illusions d’un monde meilleur. Lequel? Le nôtre, celui du sud qu’ils entrevoient à travers ces petites fenêtres colorées et bruyantes… la télévision. Sont-ils victimes, est-ce leur destin, peut-être Darwin avait-il raison après tout? Comment leur permettre de se responsabiliser, leur permettre de croire que leur réalité actuelle n’est le résultat que de l’ignorance d’une époque révolue? Comment leur dire que leur souffrance est louable et quelle peut servir de levier afin de transcender leur propre réalité actuelle? Des parallèles d’une évidence redoutable sont à établir entre les pays en développement, anciennement appelés le tiers monde, et les peuples du grand nord. Un pied dans la modernité et l’autre au seuil d’un génocide programmé par l’indifférence générale voilà ce que l’on peut constater sans trop d’effort.

Franchement, je ne crois pas que les blancs peuvent changer quoique se soit, d’autant plus qu’il serait plutôt grossier de prétendre que notre société du sud soit en parfaite santé et un exemple de réussite. Jouer au pompier pyromane voilà ma vision du moment de ce que nous tentons de faire et les résultats sont plutôt inquiétants. Les outils d’intervention modernes, les blablas technocratiques, les gestionnaires au MBA tonitruant et les «sauveux de planète» sont aux peuples en quête d’autonomie et de développement ce que la chimie moléculaire est à la gastronomie. Nous ne sommes pas la solution et nous ne le serons possiblement jamais. L’homme est blasé, cynique vous vous dites sûrement? Eh bien non figurez-vous! Après 5 mois au Mali et 3 mois à Salluit je me rends simplement compte que les mots compassion et fraternité sont absents du discours de soutien ou de coopération, je ne les entends jamais…jamais!

Cet après-midi, je suis allé à la chasse à la photo autour du village. J’étais le blanc solitaire qui se promenait avec sa boîte à images et les enfants courraient vers moi pour se faire photographier. Je me suis intéressé à eux, les ai considéré, leur ai parlé, souri et ils m’ont partagé ce qu’ils ont de plus beau…leur sourire et leur danse à grand coups de bottes à tuyau dans les mares grises et froides sur leur terre de glace, de pierres et de lichen, la leur, pas la nôtre.