vendredi 29 mai 2009

La grande ourse et la petite à Salluit
















C’est jeudi matin, 28 mai, et la clarté est là depuis 2h30 de la nuit. La véritable nuit est disparue jusqu’au mois de septembre prochain, nada, la nuite c’est pas pour tusuite. On peut enfin dire sans se tromper que le printemps est là mais shutttttt pas trop fort juste au cas où un blizzard nous entendrait. Le téléphone sonne. C’est mon amie Mireille qui me dit avec une certaine excitation dans la voix qu’il y a quelque chose de très spécial dans le village. On vient d’abattre deux ours polaires à l’île, à l’entrée du fjord, à 15 minutes de Salluit…oui un ti-peu proche de notre chenous, faut dire. Hier, on en avait abattu un, un énorme mâle de plus de 12 pieds une fois sur ses pattes, au même endroit. Ce matin, une maman et son petit ont été abattu (si on peut dire petit d’une bête qui semble faire dans les 100 kilos et plus de 6 pieds une fois debout). J’avale donc mon café et je me précipite dehors avec ma boite à images. Keitak et Immalak s’arrêtent près de moi dans la côte du village, dans leur 4X4, et m’offrent un «lift» jusqu’à la plage. Le village au grand complet se déplace lentement vers la banquise, sur ce fjord majestueux et blanc comme de la craie, pour rejoindre le jeune chasseur et ses deux victimes blanches et touffues. Les jeunes de l’école primaire et secondaire, les profs, les gens du CSSS, les vieux, nous, les gens du centre de réadaptation Sapummivik, presque tous les gens du village sont là, amassés autour des deux ours étendus sur le froid de ce gigantesque sorbet à saveur d’iceberg. Le contraste du sang sur cette blancheur boréale donne un air sordide et barbare à ce rituel festif. Les chasseurs inuit sont toujours perçus comme de valeureux personnages et à vrai dire tant mieux, je le perçois dans leurs yeux rieurs, c’est le bonheur, furtif peut-être, mais c’est bien lui. Les hommes aux couteaux acérés s’apprêtent à dépecer l’ourse et je vois bien cette jubilation dans le regard. Le sang gicle sur la neige, les viscères, les morceaux de viande, la peau inerte étendue avec la tête encore rattachée et, au premier coup d’œil, on peut y voir un spectacle difficilement supportable. Il y a l’odeur aussi, l’odeur du sang, de la chaleur des entrailles mais rapidement, les sourires, les yeux à ras bord de joie, les cris l’emportent sur la macabre manifestation. Bien sûr cela pourra nourrir un bon nombre de gens, on les voit presque saliver mais c’est beaucoup plus que cela. C’est la vie dans ce pays hostile, celle-qui bât au sein même de ce désert de clarté. Les inuit sont toujours un peuple de chasseurs et de pêcheurs, ils en dépendent, et rare voit-on la vie s’animer autant que lorsque l’on observe la préparation avant le départ dans «The land» comme on l’appelle ici. On les voit attacher leurs vivres dans leur Qammutik, traîneau inuit attaché à la motoneige, apporter leurs besoins en kérosène, en essence, en nourriture et dès que la motoneige se met à glisser, on sent ce qu’est la vraie liberté. Et vous savez quoi? Rien à voir mais alors là rien à voir avec ce que nos gentils publicitaires du sud tentent de nous faire avaler comme concept de liberté (vous remarquez, je n’ai pas choisi le mot gaver mais entre vous et moi!!!!!). Les photos semblent, je suis d’accord avec vous, morbides et dégoutantes mais croyez-moi, il n’y avait rien de morbide et de dégoutant hier matin sur le fjord de Salluit, il y avait la Vie et on en avait plein les yeux, plein la poitrine. Ceux qui ont vu les photos de mon derniers blog, j’ai revu Paullusie, ce p’tit cul aux yeux lointains, le revoici, vous voyez la vie dans ses yeux? Enfin, regardez l'immensité du ciel au dessus de Salluit, n'est-ce pas que le paradis existe?

mercredi 27 mai 2009

Après la lune de miel, le blizzard…et le retour de la clarté












Fait un bail que je n’ai pas retourné sur mon blog et pour tout dire, une «maudite» chance. C’est dimanche, je suis en congé, assis à la table de la cuisine, j’écris en prenant de toutes petites lampées de café encore trop chaud. Springsteen chante ses balades lancinantes en sourdine et je décide enfin de raconter le Nunavik au printemps, enfin ce qui semble ressembler le plus au printemps ici au nord du 62eime parallèle. Les oies blanches arrivent depuis une bonne semaine… oui oui les mêmes qui ont survolé votre sud il y a des semaines. La pierre noire des montagnes apparaît lentement avec sa mousse et ses champignons microscopiques de couleur orangé et vert pâle. Les arbustes lilliputiens laissent apparaître leurs fruits de l’automne passé.

Alors comme mon titre l’indique, la lune de miel est terminée et la réalité a rattrapé la fiction et quelle réalité! Il y a eu d’abord l’ennui et la hâte interminable d’aller sentir la terre du printemps au sud. Ces jours de congé ont confirmé mon besoin d’y revenir plus tôt que prévu, à la fin juin plus précisément. Les fleurs de magnolias, l’odeur humide de la terre, le chant des oiseaux m’ont accueilli pour rapidement se transformer en bruits de moteurs, en panneaux de publicité, en cacophonie urbaine et en odeur d’épandage de purin…un choc je vous dis, comparativement à l’absence d’odeur à cette hauteur polaire et au seul chant du vent, des corbeaux et des motoneiges. Et malgré ce choc de civilisation un peu déroutant, j’ai vécu ce retour comme l’un des plus touchant de ma vie et c’est vers mes Appalaches que je reviens très bientôt.

Donc, ce retour à Salluit a été brutal après tous ces moments merveilleux auprès des miens. Un atterrissage effrayant à La Grande à mon retour a presque provoqué le défilement final de ma vie devant mes yeux, même pas eu le temps d’écrire mes derniers vœux. Faut croire que certains pilotes sont plus téméraires (ou suicidaires c’est selon) que d’autres. Prochaine fois je me dirige vers le cockpit et leur rappelle qu’un atterrissage doit se faire face au vent et non vent dans le dos cibole!!!!! Arrivé à Salluit, les pieds sur le tarmac de l’aéroport (qui ressemble plus en une entrée de garage en garnotte ¾ qu’à un véritable tarmac, il ne manque que l’abri Tempo), je mettais péniblement les pieds un devant l’autre pour rejoindre Joanessie le chauffeur qui devait me ramener au village. «C’est encore l’hiver!» fût ma première remarque (inutile et futile vous me direz) et lui, stoïque tel un inukchuk, s’est retourné, m’a regardé et n’a rien dit (une cliss de chance parce que le silence suffisait à lui seul). En arrivant, mes collègues m’ayant gentiment prévenu de la crise que nous subissions au centre de réadaptation j’ai commencé mon déménagement (je devais changer d’appart) et une fois terminé, je me suis affalé sur le divan (j’ai dû prendre mon pouls pour me rassuré de mon statut d’Être vivant). Un blizzard s’est levé (il ne manquait plus que ça) et a étendu ses grands bras blanchâtres et crémeux sur Salluit pendant 3 jours. La nuit a disparu jusqu’en septembre, il fait à peine sombre de minuit à 2h30 du matin. Le lendemain, les yeux collés de sommeil, je me suis rendu au centre à 7 h du mat et j’ai fait face à une nouvelle réalité…la violence, l’agressivité, les cris, le racisme…la souffrance, la Vraie. Des jeunes hommes qui gueulaient leur mal de vivre à grand coup de violence. En l’espace d’une semaine le centre avait vécu sa première tentative de suicide, son premier assaut qui s’est terminé dans le désordre le plus total et la peur saisissante. Nous faisions face à une crise, une vraie, après une semaine, faut le faire! La souffrance de ce peuple jusqu’ici comme un voile diaphane s’est révélée soudainement évidente, choquante et obscure. Ces jeunes hommes que nous accueillons sont le résultat de quelques générations seulement. Ils sont la preuve tangible que l’on peut assassiner un peuple en utilisant les pires armes à destruction massive…l’ingérence et l’indifférence. Les vieux du village de Salluit de plus de 60 ans sont nées dans des igloos, ils avaient leurs lois, leurs codes, leur spiritualité, leur structure sociale et en l’espace d’un peu plus d’un demi siècle les voilà à l’agonie s’engourdissant à l’alcool et aux illusions d’un monde meilleur. Lequel? Le nôtre, celui du sud qu’ils entrevoient à travers ces petites fenêtres colorées et bruyantes… la télévision. Sont-ils victimes, est-ce leur destin, peut-être Darwin avait-il raison après tout? Comment leur permettre de se responsabiliser, leur permettre de croire que leur réalité actuelle n’est le résultat que de l’ignorance d’une époque révolue? Comment leur dire que leur souffrance est louable et quelle peut servir de levier afin de transcender leur propre réalité actuelle? Des parallèles d’une évidence redoutable sont à établir entre les pays en développement, anciennement appelés le tiers monde, et les peuples du grand nord. Un pied dans la modernité et l’autre au seuil d’un génocide programmé par l’indifférence générale voilà ce que l’on peut constater sans trop d’effort.

Franchement, je ne crois pas que les blancs peuvent changer quoique se soit, d’autant plus qu’il serait plutôt grossier de prétendre que notre société du sud soit en parfaite santé et un exemple de réussite. Jouer au pompier pyromane voilà ma vision du moment de ce que nous tentons de faire et les résultats sont plutôt inquiétants. Les outils d’intervention modernes, les blablas technocratiques, les gestionnaires au MBA tonitruant et les «sauveux de planète» sont aux peuples en quête d’autonomie et de développement ce que la chimie moléculaire est à la gastronomie. Nous ne sommes pas la solution et nous ne le serons possiblement jamais. L’homme est blasé, cynique vous vous dites sûrement? Eh bien non figurez-vous! Après 5 mois au Mali et 3 mois à Salluit je me rends simplement compte que les mots compassion et fraternité sont absents du discours de soutien ou de coopération, je ne les entends jamais…jamais!

Cet après-midi, je suis allé à la chasse à la photo autour du village. J’étais le blanc solitaire qui se promenait avec sa boîte à images et les enfants courraient vers moi pour se faire photographier. Je me suis intéressé à eux, les ai considéré, leur ai parlé, souri et ils m’ont partagé ce qu’ils ont de plus beau…leur sourire et leur danse à grand coups de bottes à tuyau dans les mares grises et froides sur leur terre de glace, de pierres et de lichen, la leur, pas la nôtre.

lundi 13 avril 2009

La banquise à Pâques











C’est en grande solitude désirée et inspirée que j’ai traversé ce dimanche de Pâques. Enfin, jusqu’à ce que je décide d’aller promener mes bottes sur la banquise. En mettant le premier pas sur le perron en métal, j’ai aperçu Belle Zébute, la petite chienne mélange de chien inuit et de berger australien, courir du bas du village vers moi avec derrière elle, son pot le Gros Albert, chien inuit farouche et enjoué. Ils sont venus à ma rencontre et m’ont suivi en descendant au village. Ils se sont chamaillés tout au long de la descente et, juste avant d’emprunter le petit chemin qui mène à la banquise, sont arrivés 3 autres chiens inuit. Je les connaissais puisque je les vois à chaque fois que je vais faire mes courses à la Coop du village. En tout 5 chiens qui se mordillent, sautent, se tortillent dans la neige et qui filent à toute vitesse vers le large et reviennent vers moi sans cesse. Ça m’arrangeait il faut dire, le temps était imprévisible et je savais que si le blizzard se levait, je pouvais compter sur eux. Je leur ai donc demandé à voix haute «Vous v’nez la gang?» et ils étaient déjà devant moi à une centaine de mètres le sourire aux babines. En tout, un peu plus de 4 kilomètres de banquise à traverser. Ipod aux oreilles, Leonard Cohen, les Indigos Girls, les suites pour violoncelle seul de Bach, les Stones, Angus and Julia et Desjardins m’accompagnent dans ma traversée. Aussitôt les pieds posés sur le fjord figé, c’est une cathédrale de vitraux bleutés qui pointent dressés vers l’en-haut, éclats soulevés par les marées incessantes. Certains sont acérés comme des dents de loup, d’autres à peine soulevés, semblable à des petits monticules, immenses yeux turquoises convexes qui fixe le ciel. J’ai les 5 aliénés devant moi, heureux comme des coyotes en fuite et j’avance furtivement vers les collines de l’autre côte du fjord. Un vent sud ouest en direct de la toundra exhale le parfum du froid même s’il souffle un peu trop fort à mon goût. Je me tourne vers Salluit, encore tout près, question d’évaluer la prudence de ma petite escapade pascale. Je décide de faire confiance à mes amis canidés et je poursuis ma quête à travers un vent de plus en plus volubile. En plein centre du fjord je me tourne vers le détroit d’Hudson à une dizaine de kilomètres d’où je me tiens debout, soufflé par le puissant suroît. Le ciel au dessus des montagnes se dégrade en tons chamarrés de gris, tableau magnifique et sinistre à la fois, je dois dire. Salluit est toujours là au loin, derrière un voile semblable à une traîne de soie, comme si la neige devenait pour l’instant de quelques secondes la gracieuse et lumineuse mariée des bourrasques. Je poursuis ma route à travers les amoncellements de neige, les fous qui tournent autour de moi en grognant, en se chicanant mon trognon de pomme et mes restants de noix. J’aperçois au loin près de la côte un renard arctique ou un loup qui file à toute allure. Je me rappelle que je suis chez eux, dans cette nature sauvage et immense. C’est 90 minutes plus tard que j’arrive enfin tout près des éclats de glaces dressés comme des veilleurs de silence et je vois les chiens s’arrêter et me fixer d’un seul coup. Je leur demande à haute voix pourquoi et en regardant mes bottes, je vois apparaître le turquoise de l’eau passé à travers la glace. J’ai les deux pieds dans le froid de l’eau…je décide donc de reculer lentement par prudence ne sachant pas si la glace est sur le point de céder. Je me retourne et Salluit est presque disparu. Je regarde la gang et pas besoin de mots, on comprend, déguerpir est la chose à faire et au plus sacrant. Le vent est violent. Salluit apparaît parfois pour disparaître aussi rapidement. Je dois me protéger le visage de la main droite, je sens les engelures me visiter sans s’avoir annoncé. Malgré le blizzard qui se lève, je suis bien, tellement bien. Les chiens, débiles en furie, disparaissent dans le blizzard au loin et je n’ai qu’à siffler pour les voir apparaître dans une course effrénée qui se termine à la ligne d’arrivée…mes tibias. À un peu moins de 2 kilomètres de la côte, je les vois disparaître pour de bon vers les premières maisons du village. J’ai le visage en feu, la beauté est partout autour et j’hallucine les effluves de café de mon chez nous, je fonce… 10 minutes plus tard, je vois apparaître une petite tache noire courir vers moi. C’est Belle Zébutte… elle se sentait responsable de moi, elle me l’a murmuré à l’oreille. La voilà seule à trottiner à mes côtés fourrant sa truffe froide dans mes gants aux 5 minutes. J’ai toujours pensé que j’étais un loup, ma meute et un peu de solitude, voilà ce dont j’ai besoin. Ma meute du sud me manque, mes fées me manquent atrocement et mon cœur s’éprend doucement là-bas au sud…

Christian

lundi 6 avril 2009

Ni ciel, ni terre













Nous sommes une dizaine de blancs, des qallunaaqs comme on dit ici et 16 inuit prêts à vivre l’expérience de la toundra, the land comme on surnomme ici cette vaste contrée de montagnes, de rivières, de lacs et de neige. Les blancs sont parés depuis 10 heures comme prévu mais le temps ayant une dimension bien particulière ici pour ces inuit, nous voilà sur le fjord à midi. Une caravane de 15 motoneiges qui file à toute allure vers Deception bay au sud est de Salluit, en pleine toundra, une centaine de km à avaler pour les 3 prochaines heures. Moi qui croyais qu’un chameau n’était pas confortable! Laissez-moi vous dire que de glisser en «skidoo» entre 50 et 70 km/h sur des morceaux de glace soulevés par les marées du fjord, les roches partout sur le sentier entre les cols de montagnes et le blizzard qui fouette la peau n’est guère plus confortable mais quelle beauté! En quittant le fjord, on monte vers les montagnes pour rejoindre un plateau qui nous mène vers la baie. La motoneige vole par endroit, mes lunettes sont givrées, le vent passe à travers ma doudoune et la seule envie de pipi provoque de l’anxiété. À certain endroit on ne distingue pas le ciel de la terre et on fonce aveuglement enfin c’est ce qui me semble, j’vois rien! Les conducteurs, eux, poursuivent la chevauchée vers la destination finale, les camps de chasse et de pêche situé autour d’un immense lac à la glace turquoise. Après plusieurs arrêts, nous arrivons enfin à cet endroit magnifique et grandiose. La glace est transparente, des immenses montagnes entourent le lac et des petits camps, une dizaine en tout, veille sur le paysage. Nous vidons les hamutiks, chauffons les «shacks» et vite à la pêche à l’omble chevalier. Un trou par personne, un bout de bâton de hockey, du fil 10 kilos et une cuillère c’est tout. Premier trou percé, Pierre, le seul ranger blanc de tout le Nunavik, en sort 4 en 5 minutes. Pas possible! On les sort par le ventre, par la queue et de temps à autre, un intrépide mord à pleine bouche dans le trépied de la cuillère, par accident. La glace a plus de 6 pieds d’épaisseur et on voit à travers ce turquoise hallucinant. Si on se penche la tête près du trou (les inuit le font pour pêcher), on peut voir passer les poissons à l’occasion, fascinant! Nous retournons au shack après un 2 heures de pêche miraculeuse (en tout, après 3 jours de pêche nous avons plusieurs centaines de poissons, la truite arctique, l’omble chevalier et pas des petits, certains ont plus de 50 cm). Quelle expérience! Maintenant je sais pourquoi qu’à chaque vendredi, les inuit se préparent à quitter pour the land. Nous voyons les caravanes de motoneiges glisser sur la banquise du fjord à chaque début de week-end, de petites traînées sombres sur la blancheur de la glace. Ils se dirigent vers le paradis rien de moins.

mardi 24 mars 2009

Petites réalités du quotidien polaire et autres folies…

Je me permets de vous lancer ces petits fragments de vie boréale, certains loufoques d’autres un peu plus sérieux. Une façon de vous faire goûter la vie ici-haut.

L’eau, le sewage et le blizzard (non ce n’est pas une fable) merci Cathy J

Peut-être le savez-vous déjà mais toutes les maisons sont sur pilotis ici à Salluit puisqu'’il y a le phénomène du pergélisol (1). Toutes les maisons sont équipées également d’une fosse sceptique et d’un réservoir d’eau potable intégrés dans la maison puisque le pergélisol ne permet pas de fosse sceptique et de conduite d’eau sous terre. Nous voyons donc passer à chaque jour le camion d’eau en acier inox et celui qui «pu» en jaune (pas besoin de couleur, juste à suivre l’odeur). Nous avons dans nos logements un panneau avec 3 petites lumières; le chauffage, l’eau et la fosse appelé communément le «sewage» (même le mot pu). La panique s’empare des locataires lorsqu’une de ces lumières clignote. Alors, le matin, lorsqu’on voit le camion en inox s’avancer dans la côte, tous et toutes excités comme des phoques affamés devant un banc de harengs, courrent dans tous les sens pour célébrer l’arrivée de l’eau. Réalité nordique oblige, nous comptons nos «flushs» de toilettes (malheur à celui qu’on entend tirer sa toilette plus d’une fois par jour, he’s in the deep shit!), nos douches (pas plus de 3 par semaines) et le nombre de lavages à la machine.
Petites anecdotes incroyables; nous sommes présentement dans un blizzard inimaginable (on ne travaille pas cet aprem c’est vous dire), des vents à plus de 90 km et une visibilité semblable à si on conduisait à 130 km heure en pleine tempête sur l’autoroute c'est-à-dire une coche en bas de nulle. Si on ouvre notre couvercle de toilette (ici ce n’est pas une option de fermer le bol, unique flush quotidienne oblige) on voit des vagues dans l’eau (c’est du sérieux et..dégueu). On sent la maison bouger sur ses pilotis, quelque peu effrayant lors des premières expériences de bourrasques. Dans certains villages, on place des cordes entre les maisons en cas de blizzard. Hier, nous nous demandions comment on fait pour savoir s’il y a de l’école ou si on doit se rendre au travail. Est venue cette réponse sérieuse et intelligente à la fois…«Quand tu ne vois pas la maison de ton voisin c’est qu’il n’y a pas d’école» encore plus efficace que la radio non? Malheureusement ce phénomène, le pergélisol, est affecté par les changements climatiques et ce, sérieusement. Il y a même des maisons qui ont dû être déménagées menaçant de s’effondrer, même la caserne de pompier de Salluit s’est dangereusement enfoncée dans le sol l’année dernière, triste mais vrai.

(1) Qu'est-ce que le pergélisol?
Sur la base de la température, le pergélisol est défini comme d'un sol ou de la roche dont la température est inférieure à 0°C durant toute l'année. Il se forme lorsque le sol se refroidit suffisamment en hiver pour produire une couche gelée qui persiste pendant l'été suivant.

The land

Les inuit (première leçon de grammaire : inuk= 1 inook= 2 inuit= 3 et plus, donc pas de S à inuit) parlent du LAND pour désigner leur terre. La notion de territoire est bien différente du sud puisque la terre appartient à la collectivité. Personne individuellement ne peut posséder un terrain à lui. Une maison peut appartenir à un individu mais jamais le terrain. Le week-end, une partie du village se vide pour aller dans le LAND. On voit les gens se préparer, accrocher le traineau inuit (je vous reviendrai avec le mot en inuktitut) à l’arrière de la motoneige et au loin, sur le fjord, des petites lignes sombres s’éloigner vers les camps de chasse. On y va pour pêcher, chasser et en saison, cueillir les petits fruits. Un collègue racontait ce matin qu’il y était ce week-end et, occupé à surveiller sa ligne à pêche, un renard s’est approché tout juste à côté, lui a chipé un poisson sans demander la permission. J’ai toujours pensé que les renards avaient un petit penchant Libéral, la poignez-vous? Penchant : bouche à Jean Chrétien, Libéral : commandites ça vous dit quelque chose, faut vraiment tout vous expliquer).
Le LAND c’est… de colossales montagnes de roches (entre quelques mètres de hauteur et 1300 mètres approximativement), des mousses orangées et vertes, de minuscules arbustes (nous sommes très très loin de la ligne d’arbres ici), des cours d’eau magnifique, des lacs, des fjords majestueux et l’océan. C’est des loups, des renards, des ours polaires (ils ne viennent pas trop près de Salluit mais il est d’usage, voire essentiel, d’apporter une arme lorsqu’on s’éloigne), des caribous par milliers et j’en passe. C’est des aurores boréales, des blizzards époustouflants, des champs d’étoiles accrochées à la voûte, des vents qui «vargent», de la lumière éclatante, le soleil de minuit en juin, des silences vertigineux et j’en passe encore. Mais c’est d’abord et avant tout le pays d’un peuple nomade fabuleux que nous, « bons canayens», avons «gentiment sédentarisé» pour la bonne quiétude de notre «plus meilleur pays du monde». Vous saviez qu’entre les années 50 et 60 le fédéral a permis à notre vénérable Gendarmerie Royale Canadienne (oui oui nos valeureux petits messieurs en rouge écarlate) d’abattre les chiens inuit sous prétexte qu’ils favorisaient la famine chez le peuple inuit. Résultat et objectifs… un peuple nomade, qui entretenait depuis la nuit des temps un lien essentiel avec leur chien, devenait un peuple sédentaire. Vous pouvez aller voir sur l’adresse suivante si la «Cruauté vous intéresse» ça vous dit quelque chose ce slogan?

http://www.autochtones.ca/portal/fr/ArticleView.php?article_id=79

Bonne lecture!

Christian

samedi 21 mars 2009

À tout seigneur tout honneur!

Loin d’avoir voulu prendre le crédit de cette superbe photo d’inukshuk de ma dernière chronique, tout au plus ai-je aidé à le remettre sur «pierre» parce que le vent l’avait soufflé sur la cime de la montagne, j’aurais tout de même dû vous présenter l’auteure. Eh bien voilà, il s’agit de ma douce et belle amie Carolyn Éthier capable de «gosser» la lumière comme les frères Bougault de St-Jean-Port-Joli le font avec l’arbre. Il y a plusieurs bon «gosseurs» de lumières ici, je me suis même permis de faire parvenir à certains d’entre-vous quelques unes des photos dans le top 10 des dernières semaines. Mea culpa oblige, je veux à tout le moins remercier ceux et celles qui partagent leurs photos, je ne reçois que des éloges et elles s’adressent en bonne partie à vous.

Voici donc, pour continuer, mes petites chroniques Salluitienne du week-end…

Petits clichés cocasses de la semaine

Mercredi matin, à la bibliothèque de l’école, Monsieur André Lebon, collègue et camarade, frais et pimpant, accueille les éducateurs avec diligence et sensibilité. Une bonne douzaine de collègues, du sud et inuit, sont déjà sur place. Keitak au sourire toujours sincère et aux yeux pétillants se pointe, les joues encore rouges de «frette». André d’un pas décidé lui tend la main et se présente. Monsieur Lebon retourne à sa place pendant que Keitak dans un geste banal, se tourne pour accrocher son manteau sur sa chaise. Monsieur Lebon «bondit» et s’en retourne vers Keitak dos à lui. Nous l’observons et pour tout dire, nous nous demandons sérieusement ce qu’il s’apprête à faire. D’un geste solennel, il lui re-tend la main et se re-présente… de re-nouveau. Il fallait voir les yeux de Keitak (malheureusement il n’y avait pas de «gosseurs» de lumière) et les rires de ceux qui s’en sont aperçu, HILARANT!

Jeudi soir, nous descendons la côte pour s’en retourner à la salle de formation. Un jeu est prévu entre collègues et nous soupons tous ensembles autour d’un pot luck. Karine, Carolyn, Martine et moi descendons avec nos victuailles précieusement enserrées par nos mitaines. Je me tourne la tête en disant à Karine de faire attention à la chaussée glissante mais le son de ma voix est intercepté par mon capuchon et je ne vois plus rien. Je fais une torsion du tronc pour mieux voir et là, dans un geste gracieux et souple (comme un phoque qui retourne sous la banquise), je vois Karine s’écrouler au ralenti les genoux qui frappent la chaussée mais… qui sauve in extremis le «macaroni». Un geste d’une beauté saisissante, du genre Super Bowl, il ne manquait que les cheerleaders. André qui est encore en haut de la côte nous voit, au loin, pliés en deux sur la victime (le chaudron de macaroni) et personne ne bouge, bon enfin, les épaules sursautent mais de loin on pourrait penser que la victime est à l’agonie. Carolyn, dans un geste de bonté et de bon sens s’assure que la victime (le macaroni) n’a rien de grave.

Nous arrivons à la cuisine pour le pot luck. Il y a une belle fébrilité dans l’air. Nous déposons nos victuailles sur la table. Au menu, macaroni (ben oui on l’a sauvé y a des priorités dans vie stifi), salade de légumineuses, caribou, omble chevalier, bannick et…. Wo, attendez, laissez-moi vous raconter ce que cette gracieuse gazelle arctique, Karine Bélanger pour ne pas la nommer, vous savez la «receveuse» de passe, s’apprête à faire. Lisez bien ce qui suit… Keitak (ben oui celle que Monsieur Lebon avait crû capable du don d’ubiquité) dépose un plat qui semble être du bœuf séché. Karine toujours aussi rapide, et gourmande vous l’aurez deviné, étire son bras et porte à sa bouche le «bœuf séché» comme s’il s’agissait de son premier repas de la semaine (elle s’est pointé avec 12 boîtes de nourriture soit dit en passant, un vol cargo nolisé juste pour elle cibole). Je la regarde, captivé par sa réaction. Elle mastique sa bouchée d’un rythme effréné et là, Keitak, de façon anodine présente son plat…foie de phoque cru. C’est fou comment la mastication puissante et rapide peut soudainement ralentir à un point où on se demande s’il n’y aurait pas un retour possible de la marchandise. Ai-je besoin de vous dire que j’ai une seconde fois plié en deux? Ousse qu’était la «gosseuse» de lumière? Un macro portrait de Madame Bélanger aurait sûrement valu un prix prestigieux au prochain concours National Geographic. Lamothe, j’te connais pas mais je sais que t’aurais payé le gros prix pour mettre la main sur ce portrait non?

Je termine cette chronique (j’veux aller jouer dewors) en riant un peu de moi parce que paraît-il que si on vaut pas une risée on vaut pas grand-chose (certaines l’ont très bien compris cette semaine hein Bélanger?). Jeudi matin, je me réveille et comme à l’habitude, je découpe mon café en petits quartiers, je fais couler mon pamplemousse et je bois mon pain grillé au beurre de noisettes. De plus en plus éveillé, je me prépare à sortir au «frette» mais, comme à chaque matin, je me dirige vers la piaule de mes voisines pour m’assurer qu’elles sont prêtes à partir (j’attends à chaque matin et une doudoune -40 C c’est chaud dans un appart). Leur porte est face à la mienne dans le corridor. Je fonce donc d’un pas décidé, je frappe à ma propre porte (à l’intérieur de mon propre appartement, eh oui!), j’ouvre et sans frapper à la leur, j’ouvre subitement et me rend compte de mon geste comment dire….stupide. Sur ce, excusez-la et bon samedi!

Ann Ecdote, reporter sans «front tout l’tour de la tête»


Ah oui, Carolyn ma douce amie, je tiens à te redire que je suis avec toi et ta famille, sois en rassurée. Puisse la vie jaillir de ce passage qui nous paraît toujours plus sombre qu’en réalité. Je t’aime XX

mardi 17 mars 2009

De l’harmattan au norouâ


C’est lundi soir. Tous calés dans le divan à l’abri du « frette », mes amis et moi venons de revoir l’excellent film « La vie avec mon père ». Encore ému, je sors les yeux dehors voir si le ciel s’est de nouveau drapé de ses voilures émeraudes et translucides. Le froid rabote la surface blanche et le son de mes bottes laisse entendre des notes glaciales que rien n’arrête. Orion sur le faîte de la montagne semble poliment céder sa place aux courbes pulpeuses et lumineuses de cette longue traînée de poussière céleste. Il y a un peu plus de 30 jours, je fixais ce ciel en direct de l’Afrique de l’ouest et là, protégé par ma doudoune verte (merci aux oies grises pour ce chaleureux duvet), je contemple ce même ciel mais dans sa position septentrionale. Le monde est petit sommes-nous tentés de proclamer et moi, ce soir, je dis non, je dis… maudit qu’le monde est beau, comme chantait Dédé. Je me revois couché sous la tente sur une terrasse de Tombouctou au Mali avant mon périple dans le désert, le froid du Sahara (tout est relatif concernant le froid croyez-moi!), la lune sur le point d’accoucher et le réveil au son des prières, des ânes, des coqs et des moutons. Je revois les pâturages d’étoiles accrochées à la voûte bien assis dans la pirogue sur le Niger. Et maintenant me voilà à Salluit, le deuxième village le plus au nord du Québec, avec ses aurores boréales, ses collines de pierres et de neige, ce fjord majestueux, sa rivière turquoise et ce peuple du froid lové entre les montagnes du Nunavik. Tout est intensité ici et le vide est plénitude. Le matin, assis à ma table de cuisine, en prenant de petites lampées de café, le regard porté sur le village qui s’éveille et le fjord qui dort sous la banquise, c’est des larmes qui remplacent les mots. Et puis, j’avale ma dernière gorgée, je glisse dans ma doudoune, j’enfile mes pantalons de neige et j’ouvre la porte. Le froid m’accueille prestement, la lumière me gave les yeux et je descends au village. Je sais pourquoi je suis ici et même si la fée carabosse me manque terriblement, pour rien au monde je voudrais me retrouver ailleurs qu’ici. Je vais me permettre pour les prochains mois d’être vos yeux, de vous raconter ce peuple et ce pays lumineux et sauvage. Pour ceux qui m’ont lu sur le blog de mon voyage en Afrique, je reviens avec les dia-mot-ramas question de mieux vous faire connaître ce paradis boréal. Enjoy it!, comme disent les chinois et tiens, en voilà un…

Les chants de gorge

Nous sommes tous et toutes assis autour de la table à l’école secondaire du village, gens du sud et inuit. J’ai devant moi un pan de mur de fenêtres qui donne sur la montagne blanche quasi argentée. Un corbeau porté par le vent glacial passe juste devant. On entend les motoneiges et les chiens aux yeux azurs hurler. Le froid est mordant dehors. Deux vieux du village sont parmi nous pour nous raconter leur perception de la culture inuit. Les deux sont nés dans des igloos et ont vu les gens du sud « exporter » leur savoir. Quelqu’un demande à la vieille si elle sait chanter. À ce qu’il paraît, c’est sûrement la meilleure chanteuse de gorge du village yes!!! Elle demande à une plus jeune de venir la rejoindre. Elles se tiennent debout, se font face et leur bouche se touche presque et elles entament leur chant. Les sons se superposent, s’entremêlent et envahissent la pièce. J’arrive à peine à croire que je suis ici et je me laisse traverser par la vie. Je réentends les chants touaregs à Essakane dans le Sahara au nord du Mali et je me dis que, finalement, ces chants sont de toute évidence une prière universelle qui relie tous ces peuples face à l’adversité de cette nature sauvage et parfois hostile. Et soudain je me revois, ti-cul de 7 ans, devant la télé en train de manger mon sandwich au beurre de « peanut » devant la belle Franfreluche. La journée d’école est terminée enfin!!! J’entends ma mère crier « recule, té trop proche » Elle, cette poupée capable d’entrer dans les livres d’histoire, est en robe crinoline dans le froid sibérien du grand nord avec un igloo derrière elle et un pingouin étrange qui chante… À la manière des pingouins-gouins-gouins-gouins-gouins! Ce fût mon premier vrai contact avec ce peuple nomade. Me voici donc à partager avec eux, à vivre des moments d’une intensité incomparable et à célébrer la vie parmi eux oufff quelqu’un peut me pincer?