lundi 13 avril 2009

La banquise à Pâques











C’est en grande solitude désirée et inspirée que j’ai traversé ce dimanche de Pâques. Enfin, jusqu’à ce que je décide d’aller promener mes bottes sur la banquise. En mettant le premier pas sur le perron en métal, j’ai aperçu Belle Zébute, la petite chienne mélange de chien inuit et de berger australien, courir du bas du village vers moi avec derrière elle, son pot le Gros Albert, chien inuit farouche et enjoué. Ils sont venus à ma rencontre et m’ont suivi en descendant au village. Ils se sont chamaillés tout au long de la descente et, juste avant d’emprunter le petit chemin qui mène à la banquise, sont arrivés 3 autres chiens inuit. Je les connaissais puisque je les vois à chaque fois que je vais faire mes courses à la Coop du village. En tout 5 chiens qui se mordillent, sautent, se tortillent dans la neige et qui filent à toute vitesse vers le large et reviennent vers moi sans cesse. Ça m’arrangeait il faut dire, le temps était imprévisible et je savais que si le blizzard se levait, je pouvais compter sur eux. Je leur ai donc demandé à voix haute «Vous v’nez la gang?» et ils étaient déjà devant moi à une centaine de mètres le sourire aux babines. En tout, un peu plus de 4 kilomètres de banquise à traverser. Ipod aux oreilles, Leonard Cohen, les Indigos Girls, les suites pour violoncelle seul de Bach, les Stones, Angus and Julia et Desjardins m’accompagnent dans ma traversée. Aussitôt les pieds posés sur le fjord figé, c’est une cathédrale de vitraux bleutés qui pointent dressés vers l’en-haut, éclats soulevés par les marées incessantes. Certains sont acérés comme des dents de loup, d’autres à peine soulevés, semblable à des petits monticules, immenses yeux turquoises convexes qui fixe le ciel. J’ai les 5 aliénés devant moi, heureux comme des coyotes en fuite et j’avance furtivement vers les collines de l’autre côte du fjord. Un vent sud ouest en direct de la toundra exhale le parfum du froid même s’il souffle un peu trop fort à mon goût. Je me tourne vers Salluit, encore tout près, question d’évaluer la prudence de ma petite escapade pascale. Je décide de faire confiance à mes amis canidés et je poursuis ma quête à travers un vent de plus en plus volubile. En plein centre du fjord je me tourne vers le détroit d’Hudson à une dizaine de kilomètres d’où je me tiens debout, soufflé par le puissant suroît. Le ciel au dessus des montagnes se dégrade en tons chamarrés de gris, tableau magnifique et sinistre à la fois, je dois dire. Salluit est toujours là au loin, derrière un voile semblable à une traîne de soie, comme si la neige devenait pour l’instant de quelques secondes la gracieuse et lumineuse mariée des bourrasques. Je poursuis ma route à travers les amoncellements de neige, les fous qui tournent autour de moi en grognant, en se chicanant mon trognon de pomme et mes restants de noix. J’aperçois au loin près de la côte un renard arctique ou un loup qui file à toute allure. Je me rappelle que je suis chez eux, dans cette nature sauvage et immense. C’est 90 minutes plus tard que j’arrive enfin tout près des éclats de glaces dressés comme des veilleurs de silence et je vois les chiens s’arrêter et me fixer d’un seul coup. Je leur demande à haute voix pourquoi et en regardant mes bottes, je vois apparaître le turquoise de l’eau passé à travers la glace. J’ai les deux pieds dans le froid de l’eau…je décide donc de reculer lentement par prudence ne sachant pas si la glace est sur le point de céder. Je me retourne et Salluit est presque disparu. Je regarde la gang et pas besoin de mots, on comprend, déguerpir est la chose à faire et au plus sacrant. Le vent est violent. Salluit apparaît parfois pour disparaître aussi rapidement. Je dois me protéger le visage de la main droite, je sens les engelures me visiter sans s’avoir annoncé. Malgré le blizzard qui se lève, je suis bien, tellement bien. Les chiens, débiles en furie, disparaissent dans le blizzard au loin et je n’ai qu’à siffler pour les voir apparaître dans une course effrénée qui se termine à la ligne d’arrivée…mes tibias. À un peu moins de 2 kilomètres de la côte, je les vois disparaître pour de bon vers les premières maisons du village. J’ai le visage en feu, la beauté est partout autour et j’hallucine les effluves de café de mon chez nous, je fonce… 10 minutes plus tard, je vois apparaître une petite tache noire courir vers moi. C’est Belle Zébutte… elle se sentait responsable de moi, elle me l’a murmuré à l’oreille. La voilà seule à trottiner à mes côtés fourrant sa truffe froide dans mes gants aux 5 minutes. J’ai toujours pensé que j’étais un loup, ma meute et un peu de solitude, voilà ce dont j’ai besoin. Ma meute du sud me manque, mes fées me manquent atrocement et mon cœur s’éprend doucement là-bas au sud…

Christian

lundi 6 avril 2009

Ni ciel, ni terre













Nous sommes une dizaine de blancs, des qallunaaqs comme on dit ici et 16 inuit prêts à vivre l’expérience de la toundra, the land comme on surnomme ici cette vaste contrée de montagnes, de rivières, de lacs et de neige. Les blancs sont parés depuis 10 heures comme prévu mais le temps ayant une dimension bien particulière ici pour ces inuit, nous voilà sur le fjord à midi. Une caravane de 15 motoneiges qui file à toute allure vers Deception bay au sud est de Salluit, en pleine toundra, une centaine de km à avaler pour les 3 prochaines heures. Moi qui croyais qu’un chameau n’était pas confortable! Laissez-moi vous dire que de glisser en «skidoo» entre 50 et 70 km/h sur des morceaux de glace soulevés par les marées du fjord, les roches partout sur le sentier entre les cols de montagnes et le blizzard qui fouette la peau n’est guère plus confortable mais quelle beauté! En quittant le fjord, on monte vers les montagnes pour rejoindre un plateau qui nous mène vers la baie. La motoneige vole par endroit, mes lunettes sont givrées, le vent passe à travers ma doudoune et la seule envie de pipi provoque de l’anxiété. À certain endroit on ne distingue pas le ciel de la terre et on fonce aveuglement enfin c’est ce qui me semble, j’vois rien! Les conducteurs, eux, poursuivent la chevauchée vers la destination finale, les camps de chasse et de pêche situé autour d’un immense lac à la glace turquoise. Après plusieurs arrêts, nous arrivons enfin à cet endroit magnifique et grandiose. La glace est transparente, des immenses montagnes entourent le lac et des petits camps, une dizaine en tout, veille sur le paysage. Nous vidons les hamutiks, chauffons les «shacks» et vite à la pêche à l’omble chevalier. Un trou par personne, un bout de bâton de hockey, du fil 10 kilos et une cuillère c’est tout. Premier trou percé, Pierre, le seul ranger blanc de tout le Nunavik, en sort 4 en 5 minutes. Pas possible! On les sort par le ventre, par la queue et de temps à autre, un intrépide mord à pleine bouche dans le trépied de la cuillère, par accident. La glace a plus de 6 pieds d’épaisseur et on voit à travers ce turquoise hallucinant. Si on se penche la tête près du trou (les inuit le font pour pêcher), on peut voir passer les poissons à l’occasion, fascinant! Nous retournons au shack après un 2 heures de pêche miraculeuse (en tout, après 3 jours de pêche nous avons plusieurs centaines de poissons, la truite arctique, l’omble chevalier et pas des petits, certains ont plus de 50 cm). Quelle expérience! Maintenant je sais pourquoi qu’à chaque vendredi, les inuit se préparent à quitter pour the land. Nous voyons les caravanes de motoneiges glisser sur la banquise du fjord à chaque début de week-end, de petites traînées sombres sur la blancheur de la glace. Ils se dirigent vers le paradis rien de moins.